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samedi 9 février 2008

Le Journal d'Hélène Berr

On trouvera la couverture sur le site : http://www.amazon.fr/Journal-1942-1944-Suivi-H%C3%A9l%C3%A8ne-confisqu%C3%A9e/dp/2847345000

Résumé et commentaires par M-L Denis, professeur de Lettres Modernes

Ce journal a été confié par la nièce d'Hélène aux archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine en 2002. Comme de nombreux témoignages de cette époque, cet écrit a une valeur unique ; il ne reste souvent rien des êtres disparus tragiquement et les familles s'accrochent à ces bribes de vies passées.
Hélène Berr est morte à 24 ans.
Arrêtée avec ses parents à Paris le 8 mars 1944, elle est déportée à Auschwitz où son père est empoisonné et sa mère gazée dans les premiers mois. Elle survit seule pendant plus d'un an dans cet enfer. Elle résiste encore à son transfert vers le camp de Bergen-Belsen en janvier 45. Elle meurt d'épuisement, de maladie en avril 45 quelques jours avant l'arrivée des Britanniques.
Cette vie brisée ressemble à celles de nombreuses jeunes filles de cette période noire de notre histoire; mais il reste d'elle son journal d'autant plus bouleversant qu'il est plein de vie, d'espoir et de sensibilité. Elle y fait preuve d'un grand talent d'écrivain ; les phrases et les images sont vraies, parfois cinglantes et nous touchent à chaque ligne. Elle mène la vie d'une étudiante "ordinaire". Elle prépare l'agrégation d'anglais à la Sorbonne et sa vie tourne autour de sa famille, ses études, ses amis et ses amours. En toile de fond cependant, les lois anti-juives de Vichy vont faire basculer sa vie dans l'arbitraire, l'injustice, la déportation et la mort.


C’est un écrit d’une finesse et d’une lucidité incroyable.
Le début du journal, au commencement de l’année 42, tourne autour de sa vie d’étudiante, de sa rencontre avec Jean, son fiancé. Seule la toile de fond nous rappelle le contexte de l’occupation ; la jeune étudiante veut croire à un avenir heureux puis peu à peu tout se précise.
L’arrestation de son père, la découverte des conditions de vie au camp de Drancy, les rafles, tout pousse Hélène à s’engager dans cette réalité qui la révolte. Avec un groupe de femmes et amies, elle s’occupe d’enfants dont les parents ont été déportés. Elle nous livre alors quantité d’histoires particulières, toutes plus bouleversantes les unes que les autres.
L’année 43 et le début de l’année 44, jusqu’à son arrestation en avril, nous plonge dans la gravité et l’horreur du moment. Sa mère lui dit « il faut noter tout ça, il faut se souvenir ». Les événements leur paraissent incroyables ; sa meilleure amie est déportée ; les arrestations frappent au hasard et elles s’attendent à tout.
Elle porte un regard étonnant de réflexion sur le monde qui l’entoure, sur les responsabilités de chacun, des Français en particulier et sur le rôle qu’ils jouent dans les arrestations.
« C’est toujours la même histoire de l’inspecteur de police qui a répondu à Mme Cohen , lorsqu’il est venu arrêter 13 enfants à l’orphelinat , dont l’aîné avait 13 ans et le plus jeune 5 ( des enfants dont les parents étaient déportés ou disparus) , mais il « en » fallait pour compléter le convoi de mille du lendemain : « Que voulez vous, madame, je fais mon devoir ! » et Hélène poursuit « Qu’on soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c’est là la preuve de l’inanité de notre prétendue civilisation.» p. 217
Elle s’interroge sur des thèmes qui font toujours débat aujourd’hui, ceux qui savaient et n’ont rien fait, sur la culpabilité. Elle se demande même comment l’Histoire rendra compte de cette période ! « En ce moment nous vivons l’histoire. Ceux qui la réduiront en paroles pourront bien faire les fiers. Sauront-ils ce qu’une ligne de leur exposé recouvre de souffrances individuelles ? Ce qu’il y a eu, en dessous, de vies palpitantes, de larmes, de sang, d’anxiété ? » p.181
Ainsi au cours de l’année 43, elle échappe aux rafles, elle sait cependant, de façon intuitive que son tour viendra, mais elle ne veut pas fuir pour pouvoir continuer à aider les autres. Elle ne sait pas précisément ce qui les attend. Elle sent bien que des vieillards, des malades ou des enfants de moins de 5 ans ne peuvent pas représenter une force de travail intéressante pour l’Allemagne.
Elle confie donc toutes ces interrogations, ses angoisses, ses doutes et aussi l’espoir de s’en sortir, à son journal dont elle remet les pages à la fidèle employée de maison, Andrée, afin que son fiancé (dans la résistance) puisse les lire et retrouver un peu d’elle à son retour.
Le 8 mars 44, Hélène et ses parents sont arrêtés chez eux. Elle semble encore plus consciente à ce moment là de ce qui l’attend. « Il n’y a sans doute pas à réfléchir, car les Allemands ne cherchent même pas de raisons ou d’utilité à la déportation .Ils ont un but, exterminer.» p.276.
« Sentiraient-ils, s’ils savaient ? (Français et Allemands) Sentiraient-ils la souffrance de ces gens arrachés à leurs foyers, des ces femmes séparées de leur chair et de leur sang ? Ils sont trop abrutis pour cela. »
Et puis, ils ne pensent pas, je crois que c’est la base du mal ; et la force sur laquelle s’appuie ce régime. Annihiler la pensée personnelle, la réaction de la conscience individuelle, tel est le premier pas du nazisme. », p.277.
C’est une de ses dernières phrases et cela se passe de commentaires, ce récit est bouleversant d’émotion et d’intelligence.

samedi 2 février 2008

"Ne te fais pas de mauvais sang ce sera vite fait", correspondance de Louis Paul Couleau, maréchal-ferrant à Ségalas


Lettre du 6 août 1914
La correspondance de Louis Couleau durant la guerre, pour ce qui a été conservé, est détenue par sa petite-fille. Celle-ci a accepté le principe de la mise en ligne d’une partie des lettres accompagnées d’un commentaire.
Il peut paraître étrange qu’on fasse encore ce type de publication. Après tout, quoi de plus semblable à une correspondance de poilu rural qu’une autre correspondance de poilu rural. De nombreuses correspondances du temps de guerre ont été publiées et encore beaucoup le seront. Ce qui change alors dans les publications les plus récentes tient aux axes nouveaux et pistes pluridisciplinaires de lecture. (voir notamment Martha Hanna, Your Death Would Be Mine: Paul And Marie Pireaud in the Great War, 2006) Aussi bien, scrute-t-on à présent ces lettres moins à la recherche de faits que des représentations que les scripteurs se font de la guerre. On s’attache alors à des phénomènes qui semblent au premier regard éloignés de la guerre. Antoine Prost reprochait il y a peu à certains historiens de regretter que les poilus n’aient pas parlé de leur sexualité comme si l’objet ‘sexualité’ était devenu plus qu’un objet historique, un objet de succès éditorial. Je ne suis pas certain de voir à quels excès historiographiques il fait référence (et certainement pas j’imagine à la thèse de Le Naour, Sexes en guerre. Voir http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/9782700723298/sexes-en-guerre-jean-yves-naour-le-.htm?fulltext=Jean-Yves%20Le%20Naour&id=45021201614601&donnee_appel=EVENE), mais on peut mettre au crédit de sa prise de position, qu’en tout état de cause il faut avec prudence et certainement respect pénétrer la vie privée que ces correspondances veulent bien laisser voir.
Néanmoins, c’est bien à ces parcelles d’intime que l’implicite ou l’explicite de l’écriture livrent que nous nous intéressons en parcourant la correspondance de Louis Couleau.
DM

C'est dans cette "rubrique-feuilleton" que nous déposerons assez régulièrement les fragments de la Grande Guerre de Louis Couleau, maréchal-ferrant à Ségalas, Lot-et-Garonne